14/06/2007

Le roudoudou: un thermomètre de l'inflation par eric leboucher

medium_roudoudoud.jpgJe blogue l'article iconoclaste du journaliste du MONDE Eric Leboucher sur un problème d'actualité ; les causes du retour de l'inflation dans le monde

 Fin de la croissance gratuite, par Eric Le Boucher LE MONDE | 09.06.07 | 13h15   Mis à jour le 09.06.07 | 13h15  

 Ce qu'il y a d'hyper-sympa avec l'hyper-capitalisme est qu'il change tout le temps et toujours beaucoup plus vite qu'on l'imagine. Voilà maintenant que la mondialisation ce serait déjà fini.

Non pas les échanges, le commerce, les délocalisations en Chine. Non. Tout cela va continuer de plus belle. Mais l'effet sur les prix. En gros : les petits travailleurs chinois au ventre creux en attirant toutes les productions cassaient les prix, en consommant comme des goulus, ils les feraient maintenant monter. La pression déflationniste de la mondialisation sur les étiquettes deviendrait inflationniste. La formidable période des quinze dernières années où l'inflation n'était plus un problème, où l'on craignait plutôt la déflation, serait achevée et nous rentrerions dans une phase "classique" de l'économie mondiale : une croissance forte fait chauffer les prix. Fin de la croissance gratuite en somme. Changement complet de météo : le vent du nord serait devenu vent du sud. De froid à chaud.

 


C'est vrai ? En tout cas, c'est l'origine de l'écroulement des Bourses cette semaine. Les investisseurs font cette analyse d'un retour de l'inflation, en partie du moins, et ils en concluent que les banques centrales vont devenir de plus en plus belliqueuses, les taux d'intérêt vont monter pour contrer la valse des étiquettes. Du coup, les entreprises vont payer plus cher leurs emprunts, leurs investissements, les consommateurs moins s'endetter, bref l'économie va ralentir. Mauvais pour les actions.

Selon une liste impressionnante de critères, les pessimistes boursiers ont raison. Le pétrole est reparti à la hausse, les matières premières ont pris 27 % en un an. L'effet Chine est frappant sur certaines filières. Faute de production mondiale suffisante, la liste s'allonge des produits qui "manquent" à l'échelle planétaire, les pneus, par exemple, ou les cargos. Les consommateurs chinois se mettent à manger des carrés de chocolat ? Boum sur les cours mondiaux du cacao. Du lait ? Boum sur la poudre de lait. Si vous voulez gagner de l'argent, spéculez sur ce qu'ils vont acheter demain : du boeuf et des roudoudous.

Un deuxième phénomène va dans le même sens : l'abondance des liquidités mondiales. Les faibles taux d'intérêt de ces dernières années, les astuces des financiers qui multiplient la monnaie comme Jésus les pains, ont provoqué des immensités. L'argent coule à flots. D'où les flambées de certains actifs : les Bourses, l'immobilier de par le monde, les oeuvres d'art.

Troisième phénomène : la force de l'économie mondiale a mis fin au chômage dans de nombreux pays. Le taux moyen des sans-emploi dans la zone euro est revenu à 7,1 % en avril, son niveau le plus bas depuis vingt ans. Il est déjà de 6,7 % en Allemagne, de 5,4 % au Royaume-Uni et de 4,5 % aux Etats-Unis. Du coup, les salariés reprennent des forces revendicatives. Outre-Rhin, IG Metall, qui a maintenu cette dernière décennie un profil bas, a obtenu une hausse de 4 % des feuilles de paie cette année. Aux Etats-Unis, les hausses moyennes restent modérées, mais certaines professions en pénurie voient les salaires exploser. En Inde, Infosys gonfle la paye de ses informaticiens pour les retenir. En Chine, le prix des terrains industriels monte les coûts et les salaires eux-mêmes sont en forte hausse (de 10 % par an, dit-on). Le fameux réservoir inépuisable de main-d'oeuvre de l'arrière-pays rural devait empêcher toute hausse : cela ne serait plus le cas en pratique, faute de pouvoir faire venir assez vite les paysans jusqu'aux usines et les loger.

Conséquence : les indices des prix ont repassé la barre symbolique de 2 %. L'indice frôle les 3 % outre-Manche. La Banque centrale européenne a remonté sa prévision de 1,8 % à 2 % pour cette année dans la zone euro. La surchauffe sera durable : la banque Morgan Stanley table sur 2,2 % en 2008. Même la France, si bonne élève, devrait atteindre 1,9 % en 2007 et 2,2 % en 2008.

L'inflation est-elle vraiment de retour ? Les économistes sont moins pessimistes que les boursiers. L'effet Chine s'inverse peut-être pour certaines filières en sous-capacité de production mondiale, mais ce ne serait pas un cas général. Les salaires augmentent, mais encore bien lentement et sans risquer d'alimenter la vraie inflation, c'est-à-dire la spirale prix-salaire. La liquidité est abondante mais son impact sur l'inflation semble, en parallèle, avoir diminué de poids (ce point reste toutefois très discuté).

Alors ? Claudio Borio et Andrew Filardo, deux économistes de la Banque des règlements internationaux (la banque centrale des banques centrales, sise à Bâle) avancent une hypothèse crédible : c'est l'inflation qui se serait mondialisée à son tour. Les prix qui dépendaient hier très largement des seuls facteurs internes à chaque pays, ont tendance à dépendre de plus en plus de ce qui se passe ailleurs. Le facteur national devient résiduel. Les auteurs en tirent une conclusion qui glace un peu : les banques centrales ont ces dernières années placé leur taux très bas en ignorant ou sous-estimant l'impact des facteurs "globaux". Les ont-elles placé trop bas, et c'est ce qui expliquerait l'excès de liquidité ? Maintenant que ces facteurs remontent en partie, vont-elles devoir rehausser beaucoup leur taux ? La banque centrale de Nouvelle-Zélande vient de les mettre à 8 % ! En avant-coureur ou pas ? Inflation ou pas ?

On s'y perd. La politique monétaire, déjà critiquée, ne va pas se trouver simplifiée ! L'hyper-capitalisme est hyper-sympa mais hyper-compliqué.

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